Mais qui aurions-nous été sans ces professeurs détenteurs d'une profonde réflexion et excellence d'analyse des fondements de la pratique instrumentale, incarnant alors la quintessence de la pédagogie.
Force est de constater que bon nombre de ces musiciens du 20ème siècle qui ont œuvré à la passation d'un savoir principalement oral, tombent petit à petit dans l'oubli.
Leur rendre hommage autrement que par un simple nom noyé dans un océan de vantardises personnelles est à mon sens essentiel de nos jours. M.T.
Mme S. «Charles» Bistési, en mémoire à son tant aimé mari dont elle restera toute sa vie fidèlement veuve. Charles Bistési fut un excellent professeur au conservatoire de Nice (d'entre autres Christian Ferras de 1941 à 44) et fondateur du quatuor à cordes éponyme. Suite à la défection de l'altiste de cet ensemble qu'il fallait remplacer au plus vite, Suzanne, alors violoniste, décida de passer à l'alto « par amour » comme elle s'attachait à le dire.
Elle ne le quitta plus, devint alto solo de l'orchestre de l'Ortf et par la suite enseigna principalement le violon. Elle débuta de nombreux élèves dont il est à noter que plusieurs d'entre eux devinrent solistes dans de grands orchestres parisiens comme l'OdP et l'Opéra. Ses lignes d'enseignements étaient constituées d'une riche pluralité de technique de base, fondamentalement orientée vers une vraie polyvalence de l'archet, première marche vers la musicalité, tout cela dans une grande exigence douce de tous les instants.
Elle ne ménageait jamais sa peine à trouver des exercices appropriés à des fins de progressions facilitées.
La rareté de son enseignement ne peut pas se résumer en ces quelques lignes. J'y reviendrai dans «Entretiens».
A trois ans et demi, peu après Noël où je venais de recevoir mon premier violon (1/16ème). Tant d'insouciance dans ce cliché.
Quelques mois après, le début des cours avec Mme Suzanne Bistési. Professeure fondatrice de mes sept premières années de violon.
Mario Vittoria, compositeur, pianiste, fut un ami majeur de mes parents. Sa présence était un soleil permanent. Le terme de facétieux est presque fade pour dépeindre ses innombrables drôleries. Prendre un violon pour jouer le thème de la Barcarolle des Contes était aussi attendu que redouté. Mais ce fut lui qui recommanda Suzanne...
Il me composa un «concertino» pour le concert des lauréats Nationaux du Royaume de la musique que j'avais remporté. Ce fut ma première expérience devant un orchestre symphonique et au théâtre des Champs Elysées. De mes neuf ans, je me trouvais bien minuscule. Ma seule force était celle d'avoir été très bien formé par Suzanne à toujours me centrer sur l'essentiel - le violon.
En janvier 66 lors de ma chronologie du Royaume de la musique, entre Suzanne, à gauche, et Mme Sylvie Raynaud Zurfluh dont la tendresse de son sourire symbolise si bien la femme exceptionnelle qu'elle fut.
Octobre 71, entrée au CNSM de Paris dans la classe de Pierre Doukan. Là encore un choix très pertinent de Suzanne. Lors de mon premier cours rue de Madrid, sa phrase d'introduction fut : «Tu sais tout faire sur un violon, je n'ai rien à t'apprendre. Nous allons juste perfectionner». Cette formulation à laquelle je ne m'attendais pas n'a en rien changé ma perception d'être un élève qui avait tout à apprendre. Au fil des mes quatre années de présence, je lui dois un calibrage encore plus minutieux de l'archet, une demande forte de stabilité de main gauche, tout cela dans une conduite musicale basée sur la singularité esthétique de chaque compositeur. J'y reviendrai dans "Entretiens".
Force est de constater que des graines avaient été semées mais qu'il me fallut être aux responsabilités de violon solo en 1984 pour arriver à commencer à intégrer pleinement ce que j'avais reçu. Mais reproduire comme un perroquet ne crée rien. Au delà d'avoir pris le chemin du sérieux quotidien (ce qu'il nommait l'hygiène instrumentale), j'ai petit à petit défini mon propre style et affiné mon jeu. Je considère d'ailleurs que j'ai réellement commencé à être en accord avec moi-même musicalement à partir du tout début des années 2000, résultante incontestable du temps donné à une introspection encadrée qui m'a démontré que j'avais fait le meilleur choix de ma vie en m'extrayant de mon plus proche environnement personnel qui m'était en fait restrictif depuis plus d'une décennie.
Nulle réalisation possible de soi-même aux côtés d'un entourage porteur de piètres tréfonds.
Ici lors d'un stage. Facette si fréquente et méconnue. L'arène musicale professionnelle en a toujours douté lorsque je le révélais...
Pierre Doukan aux côtés de sa charismatique épouse, Mme Thérèse Cochet.
Pour conclure cette page de la transmission des savoirs, je tiens par justesse à évoquer l'après 1975.
Mon père, pour des raisons qui lui étaient personnelles mais aussi chimériques à mon sens, décida après mon prix de me retirer de la classe de ce maître qui pouvait encore m'apporter tant.
Je n'ai pas eu le choix. Beaucoup trop jeune pour prendre le large...
Ce fut donc Christian Ferras pour le cycle de perfectionnement.
Certes il était Christian Ferras, mais son enseignement était aux antipodes de ce que j'avais connu depuis mon plus lointain souvenir. Je retiens de ces deux années, des acquis sur la perception de la scène et la densité de jeu d'un interprète d'exception. Au sortir de ses cours, mon sentiment était que j'avais entendu du très beau violon à moins d'un mètre dans de très nombreuses œuvres, ce qui est aussi formateur bien-sûr, mais ces longs moments d'auditeur me mettaient peu en accord avec mon statut d'élève.
Ma façon de lui rendre un hommage appuyé aujourd'hui est de vous inviter à (ré)écouter son enregistrement du concerto de Berg, A la mémoire d'un ange, daté de 1963, dirigé par Georges Prêtre. Cette composition trop souvent austèrement interprétée dans le premier mouvement devient pour le moins lumineuse grâce à son jeu si singulier mais à la fois contenu dans ces pages.
Je n'oublie évidemment pas l'excellence de son Brahms ou Sibelius, ainsi qu'avec la superbe complicité de Pierre Barbizet.
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